Un mensonge répété mille fois devient une vérité

Au matin du premier jour, en découvrant la ville, je ne peux déjà m'empêcher de me sentir floué, encore une fois, par le sensationnalisme de notre société qui a depuis longtemps délaissé la raison pour s'adresser au ventre.

On a beau faire un effort pour se le redire, on est toujours plus ou moins piégé dans la glu d'illusion des images qui vous font prendre un (nécessairement) sinistre accident pour une triste généralité. Il en est ainsi de toutes les images que l'on nous montre sur l'Afrique, même si l'époque donne désormais au sensationnel des allures de reportages ou l'autorité de la réflexion.

Tout ce qui m'a été donné de voir sur le Burundi avant mon départ avait trait aux terribles assassinats d'albinos, dont les membres transformés en différents élixirs ou amulettes de longévité, de bonne santé ou de durable bagatelle sont vendus par des sorciers...

Ce n'est pas un article isolé sur lequel je serais tombé au hasard de mes recherches en préparant mon départ, non, c'est un déluge malsain d'images choisies à dessein pour révulser. On fait raconter aux mères les plus lugubres détails sur la mort de leur enfant, on en montre les restes, comme s'il s'agissait de la carcasse croupissante d'un mouton abandonnée après l'Aïd el-Kebir. Aucune pudeur n'épargne la douleur, après tout c'est si loin là-bas, où-ça déjà ? Ah... En Afrique ! La misère, tout ça, ces pratiques d'un autre âge, ce pays sauvage peuplé de sorciers et de femmes à demi-nues. On se régale sans se le dire de l'horreur de ces images, à midi devant Canal +, et la jolie médaille de notre civilisation s'en trouve reluie pour pas cher...

Bien sûr ces atrocités existent, mais pourquoi avoir choisi d'en parler ? Qu'apportent véritablement ces images si ce n'est l'assouvissement inconscient d'une curiosité perverse ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas toutes les autres innombrables exactions commises dans chaque pays du monde ? Et pourquoi n'est-ce pas qu'un article, mais toute la batterie des médias qui s'y colle, comme s'il fallait se refiler le tuyau par courtoisie, le bon truc de la semaine qui doit passer partout. Untel en a entendu parler à la radio ? Eh bien moi je l'ai vu à la télé ! Ah ! c'était horrible, ces images et tout !

Et quelqu'un là-haut, satisfait, se frotte les mains. L'air contrit, quand même, un petit peu...

Aux antipodes du mensonge se trouvait l'honorable Ryszard KAPUSCINSKI, décédé en 2007, dont je conseille vivement la lecture d'Ébène et de Mes voyages avec Hérodote, ainsi que tous ses autres ouvrages parus en français d'ailleurs.

Il résume, avec le même souci pointilleux d'exactitude qui caractérise ses autres textes, cette transition brutale entre deux réalités antagonistes du monde dans le reflet des médias :

"Les technologies de pointe ont provoqué une multiplication des médias. Quelles en sont les conséquences ? La principale, c’est la découverte que l’information est une marchandise dont la vente et la diffusion peuvent rapporter d’importants profits. Naguère, la valeur de l’information était associée à divers paramètres, en particulier celui de la vérité. Elle était aussi conçue comme une arme favorisant le combat politique. Le souvenir est encore vif des étudiants qui, à l’époque du communisme, brûlaient dans la rue des exemplaires des journaux du parti aux cris de « La presse nous ment ! ». Aujourd’hui, tout a changé. Le prix d’une information dépend de la demande, de l’intérêt qu’elle suscite. Ce qui prime, c’est la vente. Une information sera jugée sans valeur si elle n’est pas en mesure d’intéresser un large public.


La découverte de l’aspect mercantile de l’information a déclenché l’afflux du grand capital vers les médias. Les journalistes idéalistes, ces doux rêveurs en quête de vérité qui dirigeaient auparavant les journaux, ont été souvent remplacés, à la tête des entreprises de presse, par des hommes d’affaires.


Tous ceux qui visitent les rédactions des supports les plus divers peuvent aisément constater ce changement. Jadis, les médias étaient installés dans des immeubles de seconde catégorie et disposaient de bureaux étroits, sombres et mal aménagés, où grouillaient des journalistes dépenaillés et sans le sou, entourés de montagnes de dossiers en désordre, de journaux et de livres. Aujourd’hui, il suffit de visiter les locaux d’une grande chaîne de télévision : les immeubles sont de somptueux palais, tout en marbre et en miroirs. Le visiteur est guidé par des mannequins-hôtesses à travers de longs couloirs calfeutrés. Ces palais sont désormais le siège d’un pouvoir dont seuls disposaient naguère les présidents des Etats ou les chefs de gouvernement. Ce pouvoir est maintenant entre les mains des patrons des nouveaux groupes médiatiques."

Ici, à Bujumbura, je dois bien admettre que l'image que je m'étais faite du "quatrième pays le plus pauvre au monde", diffère sensiblement de la réalité que j'apprends à découvrir. Je m'attendais à ce qu'elle me saute à la gorge en descendant de l'avion. Pour l'instant il n'en est rien. Les rues sont propres, en bon état. Jusqu'ici tout semble fonctionner à peu près sinon du premier coup, au moins du deuxième.

Prudence, bien sûr, et réserve, de ne pas appliquer à la totalité d'une réalité que j'appréhende à peine l'expérience d'une nuit et de mes premières heures passées ici.

Mais tout de même, je ne peux réprimer un certain sentiment de honte en découvrant la distance qui sépare l'image qui s'était inconsciemment construite en moi de son objet véritable. Un sentiment de honte qui trouve écho dans la ridicule abondance de ma trousse à pharmacie...

Je reste attentif cependant et j'attends de voir ce que l'avenir me réserve... Je suis encore à Bujumbura, la capitale, mais bientôt je partirai dans les montagnes, là où la vie est plus rude, à Kayanza, à vingt kilomètres de la frontière du Rwanda.

Jibril y a passé une semaine... et il a un sourire inquiet quand il entend que je vais y passer deux mois...

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