La dernière séance 2/6

Ma délicate amie faisait référence à un événement qui s’était produit trois semaines plus tôt. On m’avait offert deux places pour assister à la célébration musicale du soixantenaire de la mort de Gandhi à une heure et demie en train de Tokyo. Comme le concert tombait un samedi, je lui avais proposé de m’accompagner. Elle était ravie. Après la représentation, dans le train qui nous ramenait en ville, elle me demanda ce que j’avais mangé la veille.
- J’ai cuisiné un curry thaï ! lui lançai-je alors très fier. D’ailleurs je l’ai fini à midi, il en restait…
- Ah bon ! Et qu’est-ce que vous avez mis dedans ?
- Ben… des carottes, des pommes de terre, des pousses de bambou, des champignons, des poivrons, des crevettes…
- C’est tout ?
- Ah ! non, et de l’ail aussi !
- Ah… c’est ça, oui…
- Quoi ?
- Vous sentez l’ail très fort…
- Hem… Euh… merci. Enfin… Ah bon ? Je veux dire… vraiment ?

Alors que je trouve que mes étudiants ont parfois une haleine poussiéreuse, il ne me viendrait jamais à l’idée de leur demander s’ils en consomment ou de leur recommander le port du masque ! D’autant que je l’avais invitée à ce concert, la garce, et que je ne lui donnais pas un cours en tête à tête. Elle semblait trouver cependant un plaisir gamin à insister sur l’innocence de sa remarque :
- Oh, mais ne vous inquiétez pas ! J’ai un très bon nez, c’est tout ! Ca devait être très bon en tout cas… hi hi !
Trahi par l’indiscrétion de mes muqueuses, violé dans l’intimité de mon palais et gêné au plus haut point, j’ouvrai mon livre, me plongeai dans La Défense de l’infini, et ne pipai plus un mot de Hachioji à Tokyo.

A présent je commençais à en avoir mon compte de cette histoire d'ail… C’était peut-être la troisième fois qu’elle m’en parlait depuis cet incident funeste. J’aurais dû me douter que rien n’est jamais anodin chez nos amis japonais. Ignorant du piège, j’optai pour le ton détaché :
- Vous remarquerez que je ne vous ai pas laissé l’occasion de me le dire deux fois !
- Mais c’est tout à fait normal, rétorqua-t-elle d’un ton sec. Ma mère me répétait toujours quand j’étais petite de ne jamais manger d’ail avant de rencontrer quelqu’un.

Je levai un sourcil interrogateur vers mon bourdon boudeur, surpris du claquement de l’air à la fin de sa phrase. Elle faisait méchamment tourner une mèche dans ses doigts en fixant son cahier d’un air morne. Où veut-elle en venir ? me demandai-je. Qu'aurais-je dû faire alors ? Arriver en rampant avec un bouquet de fleurs à notre prochain rendez-vous ? Je tournai la page, perplexe, pour y lire à peu près ceci :

Quand j’apprenais l'anglais, mon professeur nous a dit qu'il ne fallait pas demander son âge à une femme, qu'il ne fallait pas lui demander si elle avait des enfants et ne pas lui demander pourquoi elle n'en avait pas encore, c’est une indiscrétion. De même que lorsque des gens se rencontrent, l'homme dit a la femme qu'elle a une belle coiffure et que ça lui va bien, la femme dit a l'homme qu'il a une belle cravate et que ça lui va bien. Les « small talks » sont importants pour créer des bonnes relations entre les gens.

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