Sur la route

Le surlendemain, après avoir réveillé Maya à 5h00 du matin parce que je n'avais pas changé d'heure, on quittait Bangkok en bus pour la frontière cambodgienne...

J'avais cru voir une pub pour un forfait spécial le matin, genre "New temple discovery possible". Qui sait ? Il restait peut-être même encore des temples à découvrir !

Une fois à bord de notre limousine, on discutait tranquillement, assis dans nos sièges, quand le type d'à côté nous adressa la parole d'une manière aussi candide que sympathique, mais discrètement quand même, comme s'il avait voulu essuyer, à notre insu, un postillon perdu sur un bras :

- Euh... Excusez-moi, vous êtes Français ?

Heureusement qu'on est gentils quand même, parce que là, c'était tentant de sortir une bonne vanne de lascar !

C'était Carl...


Alors Carl, c'est un mec qui parle en alinéas, petit 1, petit 2 et tout... J'avais l'impression de voir s'inscrire entre nous les retraits, les paragraphes et les sauts de lignes à mesure qu'il parlait.

C'est qu'il est très organisé, Carl. Il est sécretaire de mairie. Et pourtant, c'est le genre de personnes à qui il arrive toujours un tas de petites choses extraordinaires. Il y a des gens comme ça... Certains sont doués pour la musique, d'autres pour le dessin et d'autres payent toujours tout un peu plus cher que les autres...

Le bus s'est arrêté un peu avant la frontière. Il fallait donner des sous et remplir des papiers pour obtenir le visa cambodgien. Les Thaïs sont vraiment très sympas, ils s'occupent de tout, mais ça coûte cher quand même, bien plus cher que si on le faisait soi-même. Evidemment, ce n'est pas possible, sinon ça prend 3 jours, le bus ne vous attend pas, toussa... Bref, le visa coûtait officiellement 20$, et au bout d'une bonne demie-heure de négociations délicieuses, on a réussi à ne payer que 25 au lieu des 32 demandés. C'était d'autant plus difficile que j'avais complètement oublié de prendre des photos d'identité et que je n'avais que de vieux purikura collés au fond de mon portefeuille. Pour ne pas semer le trouble dans l'administration, j'ai quand même découpé le tour pour ne garder que ma tête...

On a profité du quart d'heure restant pour partir en quête de sticky rice. Un peu plus tard, on était assis sous un abris-bus quand on vit Carl arriver.

- Eh oh, les amis ! Ca va ? J'ai trouvé un ptit marché super sympa ! Bon, ça pue un peu, mais c'est local, c'est génial !
Et vous, qu'est-ce que vous faites ?
- Ben... on a fait notre visa, et là, tu vois, on mange du sticky rice... T'en veux ?
- Le visa ? C'est ici qu'on le fait ?
- Ben oui ! Pourquoi, tu l'as pas fait ?
- Ben non... Je savais pas...
- Mais dépêche-toi ! Le bus part dans 15 minutes !
- Mince ! Bon... j'y vais !

Cinq minutes plus tard :

- Dites, je comprends pas... Ils me demandent 50$, c'est un peu cher, non ? Vous avez payé combien, vous ?

Là, entre deux pouffements, on s'est dit que la bonne femme des visas était vraiment trop forte ! Et que Carl aussi... On lui a dit de vite aller voir dans le bureau des visas, sans passer par elle, et il a eu son visa pour seulement un peu plus de 30$. Enfin, son visa, ils ont du lui faire dans le bus, parce que c'est le dernier à l'avoir eu, à la frontière...


Il restait bien entre cinq et dix heures de bus avant d'arriver à Siem Reap, la ville voisine du site d'Angkor. Sauf que le bus n'en était plus vraiment un et que la route était en terre. En fait, c'était plus une série de trous qu'une route à proprement parler...



Vint la nuit. la longueur du trajet, la liberté de sauter rouler vers une destination inconnue et les étoiles aidant, nous parlions depuis deux heures, Maya et moi, de nous, de voyages, de la guerre, du sens du mot paix, de la maladie et de la mort quand Carl profita d'une bosse un peu plus prononcée que les autres pour nous interrompre :

- Euh... Dites donc, je vous écoute sans vous écouter vraiment depuis deux heures, là... Enfin, j'entends plutôt des bribes de conversations, quoi... Vous faites une thérapie ou quoi ! Si vous me permettez, il y a cependant deux points sur lesquels j'aimerais revenir...

Un regard incrédule, et là, entre nous, je vis flotter les lucioles des alinéas de Carl... Bon, évidemment, il n'avait rien entendu, donc pas compris grand chose en fait... Il essaya tout de même de nous convertir à une vision plus pragmatique de l'existence, mais devant notre air scpetique, et nos mouvements de sourcils, il attendit une nouvelle bosse et renonça...

Là où Carl est très fort, en revanche, c'est quand il parle de politique. On ne l'arrête plus. C'est qu'il a un programme pour la France, Carl ! Il a beau être fan de Sarkozy, trouver que les capotes et les sandales UMP qui laissent des logos sur la plage, ça fait bien rire les gens, mais que ça rend le parti sympathique, il est prêt à faire des concessions. Si seulement on lui en laissait l'occasion, il ferait un beau bouquet, en ne gardant que les fleurs pas trop fânées de la politique intérieure de Sarko, celles de la politique extérieure de Strauss-Khan qui sentent encore quelque chose, tout ça emballé dans un joli paquet de sa confection qu'il offrirait à la France.

La politique pour Carl, c'est un peu comme les batailles sur les cours de récré... Il en parle comme un enfant, les yeux brillants, en mêlant au vocabulaire des vieux requins ("On l'a remercié" pour "on l'a foutu dehors") la stylistique de sa candeur ("ah ah ! Qu'est-ce qu'on leur a mis aux socialos, c'était génial ! On les a laminés !) On passa plusieurs soirées à l'écouter parler, à le voir battre l'air avec ses mains comme un général en retraite, et comme il avait toujours le chic pour avancer des arguments auxquels on avait rien à redire, nous, au bout d'une heure, on était prêts à voter pour lui !

De toute façon, comprenne qui pourra, les présidents, c'est tous des karls...

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