Rétrospective

L'avant-garde n'est pas mort ! !
Il suffit juste d'aller au Japon pour se la prendre en pleine poire le temps de trois soirs de concerts furieux et pleins d'espoir.


Ce post est long, mais il est à la mesure de l'événement ! Laissez-vous entraîner dans les méandres des sous-sols de la scène indé japonaise...

Je suis allé au Japan Avant-Garde Music Festival qui se tenait à Shibuya (Shibuya...Vous vous souvenez ?) pendant trois jours les 1, 2 et 3 juillet de 17h00 à 23h00. Malheureusement, j'ai raté la première journée, mais vu que c'était vraiment de mieux en mieux, voire même de pire en pire, je ne regrette rien, comme dit la chanson.

Chaque jour, une douzaine de groupes de la scène indé se succédaient sur deux scènes (enfin...jusqu'à un certain moment, vous allez comprendre pourquoi !) A côté de ces jeunes prêts à tout péter pour rien, les Ruins, Rovo, Boredoms, Acid Mother Temple et autres farfelus nippons font figures de tarés fossilisés. On aurait même dit que certains allaient mourir à la fin du concert, ce qui ajoute au plaisir de les voir au moins une fois, bien entendu, surtout si c'est la seule...

Ces deux journées magiques, juste après mon retour au Japon m'ont vraiment fait prendre conscience de la chance que j'ai d'être ici et elles ont confirmé les réflexions que je m'étaient faites sur l'art dans ce pays: Il ne semble pas y avoir de limites...Chez nous "l'avant-garde" est un concept mou et il est facile d'être un peu décalé et de couler des jours paisibles (tant mieux d'ailleurs), mais ici, la société est telle que si l'on s'en écarte, ce n'est pas à moitié. Du coup l'art de chez nous qu'on dirait un peu fou est au Japon complètement déjanté !

A l'inverse, les déraillés de chez nous ne font pas semblant non plus, et c'est un état qui leur est propre plutôt qu'une performance. Car ici, après s'être mis à hurler pendant 30 minutes, après avoir avalé ses médiators, s'être fait roué de coups et avoir battu le rythme avec sa tête contre le sol, le mec redescent de scène comme on redescend d'un trip: tout calme, un peu secoué (c'est normal), limite timide, et surtout étonné de s'entendre dire que c'était génial et qu'il était vraiment parti en pistache...

Mais je sens que vous vous impatientez de savoir ce que je vous ai dit que vous alliez comprendre tout à l'heure, alors laissons parler les images...


Il a l'air gentil comme ça, hein? Eh ben, faut surtout pas lui mettre une guitare entre les mains, parce que sinon ça donne ça:


ミッシング箱庭 ("une case en moins", c'est bien trouvé comme nom, n'est-ce pas ?) s'accordait déjà depuis une bonne demie-heure (c'est du moins ce que je me suis dit...) lorsque la batteuse à décidé d'entamer le premier morceau. C'est marrant, je me disais justement en les regardant que parfois les musiciens de groupes indé ne payent vraiment pas de mine, en apparence. Le groupe était composé d'un mec accroupi par terre qui faisait hurler une machine électronique à s'en dévisser les tympans, et de deux jeunes filles, une timide aux élans suicidaires romantiques et une autre (la batteuse) très joviale, prête à jouer à n'importe quelle fête de village du moment qu'on joue. Bref, rien qui annonçait la suite donc.

Le premier morceau commence.
Le mec accroupi par terre fait toujours hurler sa boîte, si bien que j'avais du mal à entendre la batterie à un mètre de moi. Je pouvais voir néanmoins l'expression de franche bonne humeur sur le visage de la batteuse qui essayait de la communiquer à la bassiste à la peau transparente et à notre guitariste chevelu qui avait mis une chemise à flons-flons XVIIIè pour l'occasion. Mais rien n'y faisait. La bassiste semblait se demander comment faire pour ne pas être vue et notre guitariste semblait ailleurs, dans l'au-delà déjà peut-être...

C'est alors qu'il a bougé.
D'un pas calme et libéré, tel le moine qui a atteint l'ataraxie, il est allé régler un bouton sur le pré-ampli de sa guitare. Vu que la machine par terre hurlait toujours, je me suis dit (après coup) que c'était sans doute une manière d'avoir un dernier contact avec le monde avant de briser les dernières chaînes qui nous rattachent à la matière.

Car le Messie, très calme toujours, s'est enfin écarté de son groupe et a fendu la rangée de personnes qui le séparait de sa consécration. Il s'est dirigé vers les grandes fenêtres blindées, la guitare en bandouillière, comme pour prévenir l'horizon de l'heure de sa visite. Les jeunes filles près de la fenêtre souriaient, gênées de voir de si près un messager divin. Mais lui les a doucement écartées de la main, a défait les chaînes d'autour de son cou qui retenaient sa guitare (le symbole est fort, car il accrochait vraiment sa guitare avec des chaînes) et, sûr de lui, consciencieusement, a complètement fracassé les vitres de la salle...Le temps que tout le monde réalise que cela ne faisait sans doute pas parti d'un accord passé avec la salle de concert, notre mystique s'attaquait déjà à la deuxième fenêtre.

Là, faut dire que c'est très vite devenu moins messianique... La batteuse battait toujours, mais plus mollement, la même mesure d'introduction d'un morceau qui ne commencerait jamais, la bassiste était enfin soulagée de voir que plus personne ne la regarderait et je ne sais même plus si la boîte hurlait toujours tant les autres hurlements autour de moi étaient de loin plus authentiques.

Des gros gars se sont jettés sur le gringalet et se sont mis à le rouer de coups. J'ai juste eu le temps de me dire qu'ils avaient une tête vraiment plus allumée que la sienne. En fait, Je pense vraiment qu'il essayait de faire un trou dans la fenêtre pour sortir (ou pour sauter plutôt parce qu'on était quand même au 6è étage...pas loin du 7è ciel, je vous l'accorde!), mais il a raté son coup (à moitié) et s'en est pris plein la gueule (vous me passerez l'expression) par les mecs de la salle à qui j'aurais pas aimé demander une clope juste après. C'est dans ces moments là qu'on se dit que certaines attitudes rendent la communication universelle... J'ai eu l'impression de comprendre tout ce qui se disait!

Ca bougeait pas mal autour de moi, mais j'ai quand même pu sortir mon super appareil photo tout neuf pour immortaliser ce moment que vous pouvez voir en vidéo tout en bas de la liste ici. (Pour les vidéos, mon appareil a beau être génial, je ne peux pas les lire en streaming avec Quicktime. Si vous non plus n'y arrivez pas, téléchargez les vidéos et lisez-les avec VLC que vous trouverez ici pour PC et pour MAC.

Je ne peux malheureusement pas vous faire écouter à quoi ressemblait leur musique étant donné que le concert n'a jamais vraiment commencé...Pour finir, le guitariste de "une case en moins" au visage tuméfié, incompris, s'est pris une dernière claque par sa batteuse qui finalement ne battait plus, ne souriait plus d'ailleurs même, dépitée d'avoir vu son bonheur voler ainsi en éclats. C'est elle qui m'a fait le plus de peine, je crois; elle avait l'air si content de jouer!


Ensuite je suis redescendu au 5è, reprendre un peu l'air et mes esprits et raconter tout ça à Anne.
En bas aussi ça chauffait bien, il y avait mon pote Gandhi qui jouait avec son groupe de noise HIME.




Gandhi, il est vraiment très très sympa, mais c'est pareil, dès qu'il est sur une scène il pète les plombs. Il se jette sur la batterie, il se roule par terre, il tape sa guitare partout (ce soir là, il l'a même lancée dans le public, mais il ne l'a pas fait exprès...elle lui a glissé des mains...) En même temps c'est beaucoup moins désespéré que le Jésus du 6è. Il est vraiment marrant Gandhi! Il se lâche, en toute bonne foi, et ça fait drôlement plaisir!

Vous pouvez le voir se rouler par terre ici: Hime 1. C'est après ce morceau que sa guitare, dont la lanière était cassée, a dû lui glisser des mains. Mais... j'imagine que quelqu'un se l'est prise dans la tête parce que du coup, quand le batteur a descendu sa cymbale au milieu du public, il s'est un peu fait taper dessus... (Hime 2)

Après il y avait Midori!
Et là... j'suis tombé amoureux...



Une musique géniale, une nana complètement déjantée et vraiment charmante qui hurle mieux qu'un stade de foot, et une liberté totale qui fait de ce moment un de ceux dont on se souvient longtemps...

Que dire de plus? Regardez !


Après, il y avait un batteur super balèze qui avait synchronisé son morceau sur des images de films de cul qui défilaient pendant que son pote à poil (ou presque) préparait un bingo... et j'ai gagné!! (des p'tits gâteaux...) Incroyable, non ? Sans oublier la composition improvisée pour quatre vibromasseurs et lampes de chantiers bien sûr ! (Drum Video)

Après tout ce qui s'était déjà passé, pendant que les mecs du 6è installaient une bâche sur les vitres brisées (les autres concerts ont été annulés, évidemment, sauf deux jeunes filles qui sont venues jouer du Ukulélé et qui sont reparties en courant...) l'ambience était à point!

Mais...le clou de la soirée, ça a quand même été O Shiri Pan Pan (Pan-Pan Cul-Cul...)



Le chanteur, dont les cicatrices m'ont vraiment impressionné, je dois le dire, a commencé par vomir un petit peu sur la scène...
En tout cas, il avait de sacrés drôles de filets de bave qui lui collaient les cheveux sur le visage. Il était...habité ? Par quoi, je ne sais pas, mais il était vraiment d'un autre monde. Ce soir là, plus c'était dingue, plus les gens adoraient. Il faut dire que la musique était vraiment bien, mais j'ai cru qu'il allait mourir à la dernière chanson... Entre chaque morceau, il regardait la foule comme s'il allait en manger un ou deux, et puis il s'excusait, disait qu'il était vraiment trop con, sautait un peu partout et se remettait à chanter. Je crois que les paroles étaient du genre "Les mecs qui se suicident sont intelligents, mais moi j'suis trop con, j'y arrive pas..." (uh uh ?) Lui aussi s'est précipité dans la foule, a fait des galipettes pas contrôlées et s'est fait mal je crois. Bref, c'était vraiment sauvage et touchant à la fois. Je n'ai pas pu m'empêcher de me demander si le public aurait été aussi enthousiaste s'il s'était ouvert les veines sur scène, vous savez, lorsque l'engouement bascule dans l'absurde et que le sourire reste figé sur le visage comme pour ne pas voir que ce n'est plus drôle du tout. Mais là encore, alors qu'on ne saurait imaginer ce mec dans un environnement normal, je l'avais vu, deux heures avant, dehors, en train de fumer une cigarette avec ses amis, calme, le regard intelligent, riant parfois discrètement, à des années lumières de ce qu'il était devenu alors.

La veille, pourtant, ça avait été un peu plus calme, un peu plus kitsch, aussi fou, mais plus gentillement, comme pour se mettre dans l'ambience sans partir en courant...

Il y avait eu ふちがみとふなと (Fuchigami to Funato) que je vous invite vivement à découvrir sur Radio Bloug !




Et puis...un grand moment d'anthologie à la Magnum: The Best Music Show. Voyez plutôt :



Le mec s'est fait son karaoké tout seul en fait, sur des vieux tubes japonais des années 50/60 pendant que le Moustachu interprétait les émotions des personnages pour ceux qui ne parlaient pas japonais, je suppose...

Des nuits comme ça, on n'en verra décidemment qu'ici! Ces deux jours étaient simplement incroyables ! Du n'importe quoi élevé en art, et de loin la meilleure manière de revenir dans ce pays qui, de toute manière, à des niveaux beaucoup plus diffus dans la vie quotidienne est tout aussi déviant. Le Japon est un pays de contraste, d'accord, mais passer d'un tel extrême à l'autre en franchissant une porte est une expérience qui vous laisse songeur pendant bien des soirées...


Retrouvez toutes les vidéos dans Abalevids et la musique sur Radio Bloug !

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