Les Yeux de mer


Les flots étaient houleux, alors que je partais,
Mais le reflet des vagues sur tes cheveux défaits
Rendait le vent rebelle de ce jour finissant
Infiniment plus beau à mesure que mourait,
Dans un dernier sursaut, la lumière d’argent
De ton sourire inquiet.
S’il eut fallu mourir, à cet instant précis,
Je serais mort en paix.
Mais le sort indécis
Marque souvent le désir au fer du regret.

Tu m’as dit : « Ne pars pas !
Rien ne t’attend là-bas.
La mer vole les marins
Et ne laisse à leur femme
Qu’un vide désert infâme
Où s’échoue le chagrin. »
Et j’ai cueilli la perle qui roulait dans tes yeux,
Aussi bleue que la mer qui m’emmenait loin d’eux.
Personne ne peut sécher les larmes sur les vagues,
Aucun serment, aucun murmure, aucune bague.

A présent solitaire, dis, que me reste-t-il
De ces moments passés à se croire immortels ?
L’image de tes yeux dont je peuple mon île
Sur les plages de silence d’un naufrage perpétuel.

J’ai jeté l’encre sur tant de lettres
Pour y fixer la peine, la perte.
Et j’ai vidé tant de bouteilles
Pour au matin te les lancer.
Tu les lisais dans mon sommeil
Et je voyais à la fenêtre,
Comme une couronne à ta beauté,
Briller tes yeux couleur d’espoir
Sur l’horizon d’un jour de fête.

Mais elles reviennent chaque soir
Flottant, intactes, sur la mer noire.

Images innées des jours amers
Étendus sur les berges pâles
À rechercher tes yeux de mer
Dans la lumière des vagues de l’âme.
Croyant perdre ma peine dans les plis de leurs châles,
Je t’ai cherchée aussi dans les bras d’autres femmes,
Pour n’y trouver que ton absence.
J’ai laissé choir ma dernière chance
Dans les banals échos
De jeux d’amours brutaux.
Et puisqu’à tant m’attendre tu as dû me croire mort,
Je demande à la mer de te ramener mon corps.

Elle replia la lettre,
La seule qu’elle eut reçue,
Et s’avança à la fenêtre
Où elle l'avait perdu.
La marée haute sur le soir blême
Autour d’elle comme une robe
N’avait rendu que ce poème.

« Pourquoi faut-il que tu dérobes
Ceux dont tu veux saisir l’étreinte
Sans te soucier de nos prières ?
Tu fais de nos vies le limon de tes cimetières.
À l’heure des vaines oraisons,
Laissant aller au vent nos plaintes,
Pareilles aux cendres de nos erreurs,
Tu viens bercer notre malheur.
Loin du monde, nous avons vécu
En haut de cette colonne
Qui guidait les marins.
Il ne reviendra plus,
Qu’importe si je l’éteins ?
Je n’attends plus personne. »

Une dernière flamme sur le soir
Balaya la mer sombre
Mais il était déjà trop tard.
Lorsqu’elle cru discerner une ombre,
Elle se jetait sur le miroir
De l’horizon au pied du phare.
Et l’on raconte que depuis lors,
À chaque saison quand point l’aurore,
Il flotte d’étranges nénuphars
Qui se confondent avec la mer.
D’un bleu mystérieux, aussi beau que ses yeux,
Ils attirent les pêcheurs, les rêveurs, les curieux.
Moi, c’est un vieux marin qui m’a conté l’histoire,
Assis comme une absence, un chagrin solitaire.
Mais si tout le monde l’écoute, personne ne veut le croire.


Merci à Dine et à Ph& pour les images, qui couronnent cette histoire autant qu'elles l'ont inspirée...

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