La dernière séance 5/6

Et là ce fut le drame, l’arrivée impromptue dans l’œil du cyclone qui balaya d’un grondement rauque ce qui n’avait alors été que de timides bourrasques. Ses narines se gonflèrent, ses yeux s’écarquillèrent tant qu’une lentille tomba dans sa tasse de café. Ils étaient humides et gris ses yeux, et elle était prise de tics étranges. Le coin de sa lèvre supérieure droite remontait avec l’affectation vulgaire des babines d'un chien en rogne, mais de manière beaucoup plus spasmodique. J’assistais à un spectacle inouï. Allait-elle pleurer ? Ou bien allait-elle saisir une paire de baguettes et me la planter dans les narines ? Je ne pouvais m’empêcher de songer avec regret au mal que se donnerait la blanchisseuse pour venir à bout des tâches de café sur son joli kimono si jamais elle s’effondrait sur la table. Elle se ressaisit juste assez pour bafouiller :
- Mais… mais, mais… parce que… vous !! Vous aviez votre portable sur la table !!! Vous avez regardé un message la semaine dernière quand votre portable à vibré !!!! C'est très une indiscrétion ça !!!! 
- Ah, c'est ça... Mais ça ne vaut pas la peine de vous mettre dans des états pareils, voyons ! Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit sur le moment ? Regardez, vous avez mâché ça toute la semaine et maintenant vous êtes toute chiffonnée… C'est vrai, vous avez raison, je n'aurais pas dû. J'attendais une réponse importante, mais j’aurais pu attendre un peu. Je m’excuse… 
- Oui !!! C'est MON cours !!! 
- Je vous ai dit : je suis désolé… Mais vous ne pouvez pas dire quand même que je regarde mon portable à chaque fois. Je ne me souviens pas l’avoir jamais regardé ainsi pendant le cours auparavant ! 
- Mais siiii ! Vous avez votre portable sur la table et vous regardez de temps en temps tout le temps ! 
- Mais non, voyons ! Ca c'est juste quand je n’ai pas ma montre ! La précédente était tombée en panne et je suis resté plusieurs semaines sans. Je ne suis pas pendu à mon portable quand même ! 
- Hem… Ah bon… ? Hum… Ca ne fait rien, non non… (de toute façon…)
- Pardon ? 
- Non-non… rien-rien… ça va-ça va… 
Elle répétait ainsi souvent les mots quand elle était un peu excitée. Autrefois, lorsque nous marchions dans les rues de Yokohama, elle s’arrêtait parfois devant une vitrine ou une figurine collée sur un lampadaire et s’exclamait en battant des mains : « oh ! c’est mignon-mignon ! » Je ne comprenais pas pourquoi elle s'acharnait ainsi sur moi à présent alors qu’elle m’avait toujours fait des petits cadeaux et qu’elle était d’habitude gentille comme une vieille poule. 

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