Les pays lointains

Tout a commencé la veille en fait.

Depuis le temps que Kayoko voulait me présenter Shigeru, j’avais gardé ma soirée pour aller l’écouter jouer des tablas à Shimokitazawa.

Seulement voilà, la veille, Dinesh m’appelle pour me proposer lui aussi de venir à Shimokita l’écouter jouer avec Nanda, un percussioniste indien de Singapour qu'il voulait me présenter ! Elève indigne néanmoins fidèle à mes engagements, j'ai dû dire non à mon Sensei

Le concert étais très bien, l’endroit toujours aussi sympa qu’avant et Kayoko était toute chose de rencontrer Michaël de la NHK. Elle le dit d'ailleurs bien mieux que moi :

michael

inde0726

Le concert terminé pourtant, je me disais que quand même c'est pas facile de faire des choix parfois, qu'on n'arrête pas pourtant et que ça nous détermine puisque chaque pas qu'on s'apprête à poser sur le hazardeux chemin de l'existence annihile, avant même que notre pied n'ait touché le sol, la myriade de ceux que l'on aurait pu faire au même moment dans une autre direction... Bon... En fait, je me disais juste que c'était dommage d'avoir raté le concert de Dinesh, et je rêvais, en regardant tourner les bulles dans mon verre, à l'ubiquité des anges quand mon téléphone sonna. C'était Dinesh...

Un quart d'heure plus tard, à cinq minutes de là, Michaël, Kayoko et moi étions assis dans un autre Izakaya. Dinesh, à ma droite, racontait à la table des histoires incroyables. Il venait de me présenter Nanda, je n'avais pas tout perdu, et je leur demandai s'ils avaient prévu d'autres dates. C'est là que Dinesh me proposa de l'accompagner à Nagano le lendemain pour une tournée dans la montagne, avec Nanda, Carlos, un flûtiste espagnol et Tokko, sa femme. Je remerciai les anges et c'est ainsi que l'histoire commence...



Trois heures et demie de voitures plus tard... Nagano ! Suivre le chemin des tentacules jusqu'à ce qu'elles disparaissent... Le vert si vert des rizières !

Le premier concert devait nous emmener au Lotus Cafe, à Ikeda, près de Matsumoto, chez un vieux hippy, Charlie, et sa femme Tamiko. Ce sont sans aucun doute les gens les plus gentils qu'il m'ait été donné de rencontrer au Japon.



Charlie nous accueillit à bras ouverts pendant que Tamiko Chan préparait le premier de la série des meilleurs plats cuisinés maison que j'ai mangés au Japon.


Charlie fut la première personne de ce voyage à me parler de l'Inde, "sa seconde maison" puis on commenca à débarasser sa collection d'instruments, rapportés de ces nombreux voyages, pour préparer la scène...


Pendant qu’on faisait les balances, un Japonais arriva avec deux femmes. J’ai d’abord pensé qu’ils jouaient en deuxième partie…

D’un gros camion noir, ils sortirent une batterie super sophistiquée qu’ils mirent bien une heure à installer. Le gars faisait tinter ses cymbales comme on fait sonner un verre pour choisir celles qu’il allait utiliser ce soir parmi la bonne trentaine que devaient contenir les caisses autour de lui.

Ils étaient habillés de noir, avec des espèces de sacoches tour-de-taille pleines de gadgets. De vrais pros, quoi. Nous, avec nos pieds nus et nos flûtes en bambou, on faisait un peu musique bio à côté. Pour dire, ils avaient même des bombes à air comprimé rafraîchissant comme on utilise sur les moteurs des voitures qui chauffent au Nouveau Mexique ou sur les mollets des joueurs de foot blessés, et notre champion s’en aspergeait régulièrement dans de grandes volutes de fumée. Je me dis que ça devait être un sacré bon batteur !

Pourtant, je ne voyais pas les autres musiciens… À moins d’avoir adapté une partition de cloches balinaises ou d’avoir joué dans la chorale d’un sanctuaire shinto, tout un set de batterie après la musique indienne, je ne suis pas sûr que ce soit très bon pour les chakras… Ma perplexité fut à son comble lorsque l’on se présenta: l’une des deux femmes était sa fan femme et l’autre me tendit une carte de visite où était écrit en lettres d’or : « assistante de M. Omo - Omo's Office ».

 

En fait, il venait juste taper le bœuf avec nous à la fin du concert… Tant qu'il était à la batterie, il jouait plutôt bien, même si je m'attendais plus à un truc digne de La Guerre des Etoiles avec des effets spéciaux et tout, mais je ne sais pas pourquoi il a voulu jouer du Djembé à la fin... Disons qu'à la fin du dernier morceau, sur lequel j’avais aussi été invité à jouer, alors qu’on se regardait tous pour revenir à une boucle et terminer, lui, derrière, pensait que c’était le signal du solo et repartait de plus belle. Il était complètement parti en fait, dans un monde parallèle sans doute, régi par un sens du rythme connu de lui seul… Pas très communicatif en somme, malgré l'attirail. Et sans toucher à l’un des succulents plats que nous avait préparés Tamiko Chan à la fin du concert, il est reparti dans son gros camion noir en s’excusant. Drôle d’artiste…


La musique indienne donne tellement de joie... je regardais les gens, pendant que je filmais le concert. Certains avaient le regard sérieux de l'archéologue qui cherche à déchiffrer un parchemin, d'autres avaient les yeux fermés et dodelinaient de la tête en rêvant à Shiva, Vishnu et à un petit pétard sans doute, d'autres encore étaient pris de spasmes ou souriaient simplement. Moi-même, j'étais assis là, alors que je me désolais la veille d'avoir raté le concert ! Quelle chance !

 

Ce soir-là, beaucoup de personnes me parlèrent de l'Inde, mais elles étaient venus pour le concert, et à ce point du voyage, c'était encore tout naturel.

Tamiko Chan et Charlie nous hébergèrent, Dinesh et moi, tandis que les autres dormaient quelque part dans la forêt, chez un de leurs amis. Charlie me parla de ses années de voyages, de sa période punk à Londres à la fin des années 70 et de sa vie au Japon. Longtemps après que je sois parti me coucher, je les entendais encore se remémorer les souvenirs d'une amitié de vingt ans.



Le lendemain matin, Charlie nous emmena voir le paysage. Il voulait nous montrer un champ de lotus voisin et nous présenter à un de ses amis moine. Les montagnes se découvrirent. Dans la voiture, Tokko San chantait.





Un peu plus tard, après être passés au temple, nous étions assis dans l'herbe, en haut d'une colline, à regarder le paysage et à écouter les histoires de l'inépuisable Dinesh...






Puis il fallut partir, quitter le Lotus Cafe et mes nouveaux amis, et continuer la route. Nous allions en haut de la montagne, à Hotaka, pour le prochain concert. Je profitai de la route en montagne pour tenter de chasser l'amertume de la séparation et ne savourer que la joie de la rencontre. On cherche tant à retenir les choses... D'écouter Dinesh en chemin m'aida vite à oublier les nuages cependant, et l'accueil de la rivière, en haut de la montagne, emporta les derniers.



 

Ce voyage devenait de plus en plus magique... Cela faisait tellement longtemps que je n'avais pas vu la montagne ! Un endroit ou le ciel est d'arbres, où l'air vous nourrit et où chaque virage vous fait voir un nouveau paysage...

Surtout, je crois que c'est la première fois que j'atteignais enfin la campagne au Japon, celle qui n'a pas fait qu'en voler le nom, celle où ses habitants revendiquent un rythme de vie plus sain. Je trouvais les gens tellement plus simples ici, tellement plus ouverts qu'à Tokyo ! J'en fis la remarque à Dinesh qui me répondit en riant :

"But it's normal, you see... People here, they never see anybody, so they have time to be friendly ! But in Tokyo, if people are nice like this, they can't make business !"

La petite dame du restaurant dans lequel on s'arrêta manger connaissait bien l'Inde, et elle courut nous chercher les photos d'un spectacle de Bharat Natyam qu'elle avait acueilli dans sa boutique, pourtant plus proche du salon de thé pour septuagénaires que de la salle de concert... Elle ne nous laissa pas repartir sans nous avoir fait goûter sa confiture de rhubarbe et nous avoir offert à chacun un pot de pêches en sirop.

Mais on n'arriva vraiment en Inde que quand on quitta la route pour suivre un chemin de terre qui nous conduisit à la retraite de Yoga où le concert avait lieu ce soir-là...




C'est une espèce d'Hercule japonais qui s'en occupe et le construit, un homme au regard doux et puissant, qui parle peu mais impose d'emblée le respect. Il était médecin, puis professeur de judo et de karaté dans l'armée indienne avant de s'installer dans la montagne. Il accueillit Dinesh, il y a vingt ans, et accepta qu'il enseigne le yoga. Tous les matins, il l'emmenait crier devant un autel dans la montagne, à une une demie-heure du camp... Dinesh resta deux mois.

Perdu au milieu de la forêt, l'Ananda Yoga Retreat avait vraiment l'air d'un cadeau posé là par un géant de l'Himalaya... Mais quelle ne fut pas notre surprise d'apprendre qu'un Swamiji indien avait élu résidence au camp et enseignait la philosophie et le yoga ! C'était un vrai Swamiji descendu des Himalayas, en lungi orange, pleins de colliers, la barbe et tout !


Il était très sympa en tout cas et nous expliqua qu'il voulait détruire les clichés, qu'il n'était pas orthodoxe, qu'il conduisait une voiture, qu'il jouait de la batterie, avant, et qu'il avait un système hi-fi magnifique dans sa "music room"... Le concert fini, on mangea le délicieux curry préparé par son "assistant" et on passa une partie de la nuit à regarder pleuvoir les insectes sur les ampoules électriques en parlant de musique indienne.



Le concert fut à la mesure de cette atmosphère pour le moins originale. Tous les visages étaient posés et souriants et j'avais l'impression que je ne reviendrais jamais au Japon...

Après nous avoir montré qu'il jouait très bien des tablas en accompagnant Carlos sur un bhajan -un chant religieux- à la fin du concert, le Swamiji prit l'harmonium et invita tout le monde à chanter des kirtans, des litanies dévotionnelles lancinantes que l'on peut répéter pendant des heures.

 

A la fin du concert, quelques personnes me parlèrent du Japon comme on parle d'un pays lointain...

Le lendemain matin, en entendant les cloches et la puja, je ne savais vraiment plus trop où j'étais.


Le Swamiji arriva bientôt dans la chambre pour réveiller Dinesh et nous invita à le rejoindre dans la salle principale. Il nous attendait pour la leçon de yoga... Il nous en remémora d'abord les bases théoriques, avec force références philosophiques, puis dicta les postures à un jeune japonais expert, en regardant le matin par la fenêtre.


La leçon se termina par des chants. Dans la salle, un Japonais ronflait...


Pas de viande, ni de poisson, pas d'alcool, pas de tabac et du yoga... Avant de reprendre la route pour Tokyo, on décida d'aller faire un tour au Onsen, en haut de la montagne, histoire d'amorcer en douceur la redescente vers le Japon...


Là-bas, une jeune femme charmante nous accueillit, Hiroko. Elle refusa que l'on paye l'entrée. Evidemment, elle avait vécu trois mois en Inde, dans l'ashram de Mère Teresa, à Calcutta...

Dans l'eau, un groupe de trois petits vieux vinrent nous poser des tas de questions...et nous parlèrent de New Delhi... J'avais vraiment l'impression de rêver !

Le rêve dura jusqu'à ce que je m'endorme dans la voiture et que je me réveille à Tokyo...

Le rêve... La frontières est si ténue...

J'ai passé trois jours sur la planète Dinesh, trois jours comme un voyage dans un pays lointain, trois jours qui resteront peut-être les plus riches de mon séjour au... au Japon ?

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